Ho Kan
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L’abstraction poétique, quand le silence s’exprime…
Je ne savais sincèrement pas à qui j’avais affaire, l’un des premiers que j’ai rencontré lors de mes premiers pas dans la galerie Mines d’Art. Billet, direction Milan, une tonne de papiers et de classeurs sur les genoux, quelques bribes de vieux journaux italiens traçant quelques éphémères de mon personnage. J’ai l’impression d’avoir plongé dans un bocal d’eau trouble. Je cherche réponses et sens à ces quelques œuvres photographiées que j’ai pris sous le coude ; si à ce moment même l’on m’avait dit qu’il n y en avait pas…
Arrivée le soir à mon hôtel, c’est étrange, je me sens nerveuse, tourne comme une lionne en cage dans ma chambre, envahie d’un pressentiment étrange. Les mystères autour d’Ho Kan se multiplient dans ma tête et une fascination naissante pour cet artiste, venu d’Orient se mêle à une peur d’enfant. Serais-je à même de comprendre cet homme venu de si loin et ayant traversé des « âges » dans le domaine de l’art ? Ma plume sera-t-elle à la hauteur de vous raconter son histoire ? Sur ces doutes je m’endors, une sensation de redevenir une petite fille face à un Grand Homme me traverse jusqu’à l’aurore…
Atelier des énigmes résolues
Un carnet de notes, mon appareil photo et je me rends à mon rendez-vous, qui a fait de ma nuit un vrai casse-tête chinois. Je le retrouve, avec son « agent-ami-traducteur » pour un café. Ho Kan est silencieux, observateur, calme. Pourtant je décèle, dans ses yeux une certaine lueur électrique, le tout est de pouvoir l’allumer. Une fois dans le café, plutôt que de partir comme tous les journalistes et critiques d’art qu’il a dû croiser sur ses techniques, ses œuvres et son parcours artistique, je lui demande de me parler de sa vie. BINGO ! Le grand-père est celui qui, étant l’un des calligraphes les plus réputé de Chine, lui transmettra la plume et le savoir qui en découle.
Je trouve, non pas un vieux bonhomme proche des 80ans devant moi qui conte son histoire, mais un enfant qui découvre le Monde à chaque réveil et qui continue à s’émerveiller des petites choses de la vie. J’avais, dès lors, gagné le droit d’entrée dans l’antre de son univers.
Qui aurait imaginé, tant de temps dans un tout petit atelier à peindre, écrire, jouer de la musique, chanter,… CRÉER ! Les murs transpirent la vie. Il s’y anime des toiles, des murs de vinyl de musique en tout genre mais surtout d’opéras chinois et européens, des notes griffonnées sur quelques post-it ou à même le mur. Un étalage de pinceaux, de tubes d’huile posé ici et là et d’objets indescriptibles racontant l’histoire d’un homme venu de loin.
Assis, nous échangeons, sur un fond sonore d’un vieil opéra sur cassette vidéo ; certainement celui qu’il se remet en boucle sans fin. Un mélange de nostalgie et de joie nous entraîne dans un moment de vie poétique et le temps s’arrête. Ho Kan s’anime de grands gestes, joue de sa guitare asiatique et le feu scintille dans ses yeux : Il parle ! J’essaie de faire glisser mon bic sur mon carnet aussi vite que ses mots, pour ne rien laisser au hasard et absorber sur quelques feuilles de papier, toutes les couleurs que dessine sa gestuelle et son timbre de voix.
Comment synthétiser celui qui est l’un des pionniers de l’art abstrait chinois, disciple du célèbre Lee Chun Sen, (initiateur de l’art abstrait à Taïwan), celui que l’on comparera, à plusieurs reprises à Paul Klee, et qui est la représentation en chair et en os du mariage entre l’orient et l’occident ?
En effet, Ho Kan poursuivit son rêve de peintre, avec le soutien de sa famille, en Chine. Il y apprit toutes les techniques traditionnelles pour se les approprier et leurs donner un nouveau visage, le sien : un visage qu’il puise dans son for intérieur. De là, il continua sa formation picturale à Taïwan et décida de la perfectionner au cœur de l’Art : L’Italie. C’est d’ailleurs ici qu’il a enfin pu librement s’exprimer et pousser sa passion pour l’abstraction à travers des couleurs plus franches, des espaces revisités et des lignes aux perspectives infinies. Parfaite balance entre forme géométrique et linéarité, couleurs froides et chaudes, il les travaille sans fin, par petits points afin que chaque toile se révèle à lui.
Effectivement, pour lui, chaque toile est un univers à part, une révélation, un sujet de méditation profonde, qu’il travaille dans le silence le plus absolu ; rendre visible le vide ! Le tout à main levée.
Ses œuvres sont, comme des fragments de vie, des expressions de son Monde intérieur, mises en image par un travail acharné et obsessionnel. Ho Kan est loin d’être silencieux, ses toiles sont pleines de poésie, de mots de force ! Elles ne sont pas là pour apporter des réponses mais invitent le spectateur à faire le vide, pour laisser celles-ci lui murmurer son histoire. Un voyage qui prend la signification que chacun lui donnera.
Pourquoi il peint ? Lui-même ne le sait pas. C’est une perpétuelle quête créative d’exprimer le silence et la sérénité qui habite cet homme plein de vie.
Si j’avais dû un jour donner la définition de l’art abstrait, j’aurais simplement répondu « Prends ton billet pour Milan, va à la rencontre de l’homme qui peint/fait chanter le silence… »
Victoria von Fliedner
